Petite histoire du LSD

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Petite histoire du LSD

 

Tout commence avec l’ergot de seigle…

Le « mal des ardents » ou « Feu de Saint-Antoine » est connu depuis le Haut Moyen-âge, il caractérisé par des sensations de brûlure intolérables, des états d’hébétude et de crises de folie hallucinatoire. La « Peste de feu » ravagea Paris en l’an 945. Ce n’est qu’au XVIIème siècle que l’on comprit que ces épidémies étaient dues à de la farine de seigle contaminée par un minuscule champignon : l’ergot de seigle (claviceps purpurea). La dernière grande épidémie eut lieu en 1926-1927 dans le sud de la Russie.

En 1918, le laboratoire pharmaceutique suisse Sandoz isola l’ergotamine. Au début des années 1930, des scientifiques américains définirent la structure constitutive fondamentale de l’ergot de seigle : l’acide lysergique.



… et Albert Hofmann



En 1938, Albert Hofmann, chimiste chez Sandoz, synthétise à son tour une série de dérivés de l’acide lysergique dans le but d’élaborer des médicaments destinés à réguler la pression sanguine ou favorisant l’irrigation veineuse.

 

Ce résultat n’est pas utilisé jusqu’au 16 avril 1943, date à laquelle les propriétés hallucinogènes furent identifiées accidentellement. Il décida de tester de manière plus approfondie les propriétés de cette molécule. Ce jour-là, Hofmann termine la cristallisation finale du tartrate de LSD et note peu après des sensations inhabituelles : vertige, angoisse, associations de pensées fulgurantes… Arrivé chez lui il s’écroule, “submergé par des flots d’images fantasmagoriques extrêmement inspirées”: “dans un état de crépusculaire, je me trouve sous le charme de vagues d’images d’une plasticité extraordinaire sans cesse renouvelées, en un jeu kaléidoscopique inouï!”. Les effets s’atténuent au bout de deux heures.
Recherchant si l’une des substances qu’il avait manipulées pouvait être responsable de cet état, il incrimina le LSD. Pour en avoir le cœur net, trois jours plus tard, il en absorbe 250 microgrammes, une dose qu’il pensait très faible. Il eu alors une expérience encore plus intense que la précédente. Après 40 minutes, il note des vertiges, un sentiment d’angoisse, des troubles de la vision, une hilarité incompressible. La suite ne fut écrite que deux jours plus tard. Au bout de huit heures, les effets diminuent. Le lendemain il s’éveille avec une sensation de pleine forme physique et mentale. “Un sentiment de bien-être m’enveloppait, comme si une vie nouvelle s’ouvrait. Le monde était comme recréé.” Hofmann est persuadé que ce produit ouvre un champ d’expérimentation psychique et thérapeutique extraordinaire.
Le professeur Rothlin, directeur du département de pharmacologie des laboratoires Sandoz, dut répéter lui-même l’expérience avec ses collaborateurs pour être convaincu du rapport d’Hoffman.

 

Le temps des expérimentations thérapeutiques

Le premier rapport sur les effets du LSD est publié en 1947 dans les Archives suisses de neurologie.
Dans les années 1950 à 1960, le LSD fit l’objet d’un petit nombre d’expérimentation sur l’animal et sur l’homme. Le premier médecin à avoir testé le LSD sur ses patients est le psychiatre Werner Stoll. Divers psychiatres s’intéressèrent au LSD, en Europe et aux Etats-Unis. En 1951, Savage mentionne l’intérêt du LSD pour traiter la dépression. Un peu plus tard, la première LSD Clinic ouvre en Angleterre où Sandison y expérimente la “thérapie psycholithique” avec de faibles doses de Délysid, du LSD en ampoules généreusement diffusé par Sandoz. Osmond, aux États-Unis, invente la “thérapie psychédélique” en proposant une prise plus forte de LSD, susceptible selon lui de déclencher chez certains angoissés une expérience proche de l’illumination religieuse ou mystique, pour ensuite l’aider à reconstruire sa personnalité. Abramson se sert de LSD pour mener des cures de désintoxication de l’alcool, Bastiaan pour aider les survivants de camps de concentration à surmonter leur traumatisme. À Prague, le fameux psychiatre Stanislas Grof, inventeur de la “psychologie transpersonnelle”, mène ses “LSD therapies” qu’il expérimentera auprès de plus de 3 500 personnes, souvent avec succès.
Ces psychiatres sont approvisionnés par Sandoz qui cherchait alors un débouché commercial et une utilisation médicale de ce produit. Pour cela, le laboratoire distribua des milliers de doses de LSD entre 1950 et 1960.

 

Pendant ce temps, la CIA qui entrevoit entre autres dans le LSD un sérum de vérité potentiel, se lance dans des expérimentations hasardeuses, faisant prendre à leur insu des doses parfois énormes à divers militaires, fonctionnaires ou collègues. Certains se suicident, d’autres atterrissent définitivement en hôpital psychiatrique. Le maccarthysme et la guerre froide justifient toutes les dérives. À Lexington, fameuse prison/centre de désintoxication pour drogués, le Dr Isbell, connu pour ses accointances avec la CIA, fait donner durant 60 jours d’affilée du LSD en doses croissantes à des détenus essentiellement noirs.

 

Le temps des expérimentations dans des milieux plus ouverts : la phase de diffusion du LSD

Dans les années 1960
, de plus en plus de personnes essayèrent le LSD dans un but récréatif, surtout aux Etats-Unis où son usage se répandit dans les cercles artistique et universitaire.
Hofmann fit découvrir le produit à des écrivains et des philosophes comme Ernst Jünger, Aldous Huxley, Alan Watts ou Rudolph Gelpke. Parallèlement, Hofmann continue ses recherches sur les substances hallucinogènes, découvrant entre autres la psilocybine dans les champignons mexicains que lui envoie son ami Robert Gordon Wass.

 

Hubbard, un riche aventurier qui a pris du LSD avec Osmond et Huxley, propage son enthousiasme pour cet incroyable “révélateur des espaces intérieurs ». Poètes, musiciens, écrivains, anthropologues, chercheurs et scientifiques sont nombreux à y goûter. Des proches de Walt Disney essayent les psilocybes en vacances au Mexique (expérience qui fut à l’origine du film “Fantasia”) puis font connaître la drogue à Hollywood. De nombreux artistes découvrent avec intérêt la fabuleuse substance.
À Paris, le Professeur Deniker, de l’hôpital Sainte-Anne, expérimente le LSD avec quelques-uns de ses jeunes confrères et étudiants. Quelques-uns auront du mal à s’en remettre. L’un d’entre eux se suicidera. L’usage thérapeutique du produit est controversé. Les effets en sont trop imprévisibles.

 

L’usage du LSD se répand de plus en plus rapidement. Cela s’explique par le fait qu’il n’était pas interdit. Dès 1962, des restrictions furent mises pour sa distribution : désormais une autorisation spéciale de la Food & Drug Administration est nécessaire pour s’en procurer aux Etats-Unis.


Les figures emblématiques de l’histoire du LSD dans les années 1970

Suite à cela, une production clandestine se développe, anticipant la décision du laboratoire Sandoz de cesser la production et la distribution du LSD en 1965. Stanley Owsley se lance alors dans la fabrication du LSD en Californie, il produit des millions de doses vendues 1 ou 2 dollars l’unité dans les concerts pop. Il fut arrêté en 1967 et 200g de LSD furent saisis à cette occasion, ce qui représentait deux millions de doses.

 

En 1961, Michael Hollingshead est une autre figure emblématique. Il commande un gramme de LSD à Sandoz. Il dilue la drogue dans un pot de mayonnaise et fait 5 000 doses de 200 mcg. Il en consomme et en distribue à qui en veut. Ce sont les fameuses “Loving spoonful”. L’expérience le bouleverse et il organise une rencontre avec Aldous Huxley et Timothy Leary, qui goûte pour la première fois au LSD, en 1962. C’est la révélation. Ils devinrent rapidement d’adents protagonistes de l’usage du LSD.

 

Le bouillant professeur de psychologie de Harvard, qui expérimente avec succès la psilocybine dans le cadre de psychothérapies avec des détenus, va faire goûter la drogue autour de lui. Leary pense qu’il faut abandonner toute approche comportementaliste, être capable de faire abstraction de toute rationalité pour aborder les possibilités fantastiques de cette substance en matière d’exploration psychique. Le conflit avec les autorités de la prestigieuse université s’aggrave. Leary doit quitter Harvard en 1963. Il devint ainsi à la fois le pape et le martyr du mouvement psychédélique naissant symbolisé par son slogan « Turn on, Tune in, drop out » (branche-toi, accorde-toi, laisse tout tomber).


Les journaux commencent à parler de la “mind expanding drug”. Leary et quelques adeptes s’établissent à Millbrook où un milliardaire met à leur disposition une gigantesque demeure. L’endroit devient le haut lieu de tous ceux qui veulent “vivre le sacrement de l’acide”. Leary, rejoint par le poète Allan Ginsberg, fonde l’IFIF (Fédération internationale pour la liberté intérieure) et entreprend d’adapter le Livre des morts tibétains dans le but d’en faire un guide.
Pendant cinq ans, Millbrook devint la Mecque du psychédélisme. De nombreuses stars comme Donovan, les Beatles ou Keith Richards y ont pris leur premier “trip”. Ça et là pourtant, des rumeurs commencent à se propager. Quelques-uns parmi les plus fragiles sont balayés par la violence lysergique et se retrouvent en hôpital psychiatrique.
Ken Kesey, l’auteur de “Vol au-dessus d’un nid de coucou”, décide de promouvoir la connaissance par l’intermédiaire des hallucinogènes. Avec une furieuse bande de potes, il commence à sillonner les États-Unis et à organiser des “happenings” appelés “Acid Tests”. Des affiches “ Can you pass the Acid Test” invitent les curieux à venir goûter la fameuse substance “qui fait les yeux émerveillés”.

 

L’âge d’or du LSD
En 1966, des millions de jeunes Américains auront goûté à l’acide. La consommation de cannabis a explosé. Le point culminant de l’explosion du LSD aux Etats-Unis est atteint à l’été 1967 : l’été de l’amour. Des milliers de hippies se retrouvent dans un quartier de San Francisco, Haight Hashbury. C’était l’occasion d’une grande distribution de LSD, souvent gratuitement. Cette période fut racontée par Tom Wolf dans son livre Acid Test, livre qui inaugure une nouvelle forme de journalisme.

L’acide perd sa notoriété jusqu’au début des années 1990 et l’apparition de la vague techno et des grands teknivals européens où la substance est parfois vendue à la criée. “Hoffmann 2000”, “Panoramix”, “Strawberry”, “Fat Freddy” sont les nouveaux logos gobés par la jeunesse. Les acides de l’an 2000, généralement moins dosés que ceux des années 1960, sont souvent consommés pour leurs effets euphorisants.

L’interdiction du LSD
En 1965, les laboratoires Sandoz arrêtèrent la fabrication des hallucinogènes qui leur créaient de nombreux problèmes. En 1966, la vente et la fabrication de LSD deviennent un crime aux Etats-Unis, puis en 1968, la simple détention en devient un également.

 

Epidémiologie

L'expérimentation et la consommation de LSD sont relativement limitées en population générale. Ce produit est essentiellement consommé en milieu festif "techno" par une population d'adultes jeunes, à prédominance masculine. Ainsi en 1999, chez les 18-44 ans, 3.5% des hommes et 1.5% des femmes déclarent avoir expérimenté le LSD. On retrouve un pic chez les 18-25 ans, et un autre chez les 35-44 ans, correspondant aux deux périodes de diffusion du LSD en France.
En 1999, 86 personnes ont eu recours aux structures spécialisées pour toxicomanes, pour consommation de produits hallucinogènes en produit primaire, soit 0.4% de tous les recours (et 1% des recours en produit secondaire). Parmi ces patients, la moyenne d'âge était de 28 ans, 89.5% étaient des hommes, 5.8% étaient adressés par la justice, et 28.6% prenaient déjà un traitement de substitution pour une toxicomanie aux opiacés.
En 2000, 218 personnes ont été interpellées pour usage et/ou revente de LSD, soit 0.2% de l'ensemble des interpellations d'usagers. Ce nombre d'interpellations annuelles fluctue avec la consommation : 390 interpellations en 1973 (soit 15% des interpellations pour usage et/ou revente de stupéfiants), 70 en 1990, 267 en 1996.
De même, les quantités de LSD saisies en France sont très variables d'une année à l'autre. Elles ont paradoxalement enregistré une forte baisse entre 1993 (430 617 unités saisies) et 2000 (2 0691 unités saisies), alors que les enquêtes épidémiologiques signalent une augmentation de son utilisation et de sa disponibilité. 

 

Le produit

Le LSD se présente sous la forme d'un buvard, d'une "micropointe" (ressemblant à un bout de mine de crayon) ou sous forme liquide. Un "trip" contient entre 50 et 400 micro-grammes, de LSD.
Il se consomme principalement per os. Beaucoup plus rarement il est fumé, pris par voie sublinguale, par voie sanguine (en injection ou incision), par voie transdermique, ou par voie oculaire, dans le but de modifier la puissance ou la cinétique des effets produits. 

 

Les effets

Le LSD est un hallucinogène puissant.
Un "trip" dure entre cinq et douze heures, parfois plus longtemps.
La redescente peut être très désagréable ; l'usager peut se retrouver dans un état confusionnel pouvant s'accompagner d'angoisses, de crises de panique, de paranoïa, de phobies, de bouffées délirantes.
L'usage de LSD peut générer des accidents psychiatriques graves et durables.
La prise de LSD provoque d'abord des effets anticholinergiques et sympathomimétiques :

 

- tachycardie
- hyperthermie
- mydriase
- hypersalivation
- larmoiement
- piloéréction
- hyperpression artérielle
- nausées.
Puis avec des doses supérieures à 25(g apparaissent les effets psycho actifs, en 1 à 2 heures
- distorsions des perceptions visuelles et auditives.
- hallucinations

Une relation effet dose est observée jusqu'à 500g. A forte dose, le LSD peut être agréable ou terrifiant, et peut induire, outre des hallucinations, des productions délirantes, notamment des délires mégalomaniaques, des troubles de l'humeur (humeur instable, euphorie, dépression), des troubles anxieux pouvant aller jusqu'à l'attaque de panique avec risque de passage à l'acte, et des signes neurologiques: ataxie, dysphasie, vertiges, paresthésies, incoordination motrice, tremblements.
Les effets psychotiques, de sémiologie très variable, et les comportements antisociaux induits par le LSD sont plus fréquents sur des terrains prédisposés: schizophrénie, instabilité mentale, épilepsie. 

 

Mécanisme d'action

Le LSD agit principalement sur les voies sérotoninergiques du système nerveux central. Il se fixe avec une forte affinité sur les récepteurs sérotoninergiques post synaptiques 5HT2, et induit de plus la libération de sérotonine par son action sur les récepteurs 5HTI présynaptiques. 

 

 
Complications

Le LSD peut être à l'origine d'accidents traumatiques de toutes sortes en phase aiguë;.
Les hallucinations cénesthésiques (sensation d'apesanteur) sont à l'origine de saut dans le vide par la fenêtre...)
Des complications psychiatriques graves sont possibles, à type de syndrome dépressif et de psychose paranoïaque. Le LSD est foetotoxique, et présente une certaine neurotoxicité, son usage répété pouvant provoquer une ataxie, une dysphasie, des paresthésies, des tremblements, une comitialité. 25% des anciens consommateurs décrivent des "flash back" (Hallucinogen Persisting Perception Disorder).
Aucun décès n'a été recensé en France directement lié à la consommation de LSD. Le LSD n'induit pas de syndrome de sevrage.
Il est encore difficile d'apprécier clairement la morbidité du LSD, compte tenu de la diversité des substances psychoactives dans les produits vendus sous l'appellation LSD, et compte tenu de la très grande fréquence des prises associées à d'autres substances.
Ainsi, sur les échantillons déclarés comme étant du LSD de la base SINTES 2002 seuls 43% contenaient effectivement du LSD. Les autres produits retrouvés étaient de la MDMA (18%), des amphétamines (18%), 25% de ces échantillons ne contenaient aucun principe actif. Par ailleurs, un large éventail de produits est consommé généralement en association avec le LSD : le cannabis, pour prolonger les effets et adoucir la "descente", l'ecstasy, souvent en même temps que le LSD, pour ajouter une composante "love" ou "happy" à l'effet, et pour adoucir la "descente", l'alcool, la cocaïne, le speed, pour atténuer les effets d'une trop forte "montée" et adoucir la "descente", le protoxyde d'azote qui accélère et amplifie la montée.

 

Sources :

- Réseau Paris Rive Gauche
- Histoire naturelle des drogues psychotropes
- KEMPFER Jimmy, « Voyage dans l’histoire du LSD », in Swaps, numéro 43, p 16-19:


Bibliographie complémentaire :
CLERVOY Patrick, « la petite histoire du LSD », in Perspective psychiatrique, volume 42, numéro 2, édition EDK, Paris, p 154-158